​Il est des sémantiques qui agitent les salons feutrés de Yaoundé et les officines de la diaspora, comme si le destin d’un peuple se nouait au bout d’un adjectif. En février 1984, lorsque la « République Unie du Cameroun » s’est délestée de son qualificatif pour redevenir, par une loi constitutionnelle, la simple « République du Cameroun », d’aucuns y ont vu un séisme, une rupture de contrat, voire le deuil d’une promesse. Erreur de perspective.

C’est confondre l’emballage grammairien de l’État avec l’âme palpitante de la Nation. Car le véritable pacte de confiance, le grand rendez-vous du Cameroun avec lui-même, ne réside pas dans les variations de sa dénomination officielle. Il est gravé dans le marbre d’une date : le 20 Mai.


​Pour comprendre la portée de ce basculement, il faut convoquer l'histoire et ses balbutiements. Le 1er janvier 1960 fut une indépendance octroyée sous les auspices de Paris ; le 1er octobre 1961, une retrouvaille précipitée sous l'œil pressant de l'ONU à Foumban. Ces dates, bien que glorieuses, portent les stigmates des accidents de l’histoire coloniale et postcoloniale, des calendriers imposés par l’extérieur et des compromis géopolitiques d’une époque.

Le fédéralisme qui en découla fut une étape, une béquille transitoire pour rapprocher deux trajectoires institutionnelles que tout avait éloignées pendant près d’un demi-siècle.
​Mais une nation ne peut éternellement vivre sur des structures d’emprunt. Comme le soulignait avec force le premier président de la République, Ahmadou Ahidjo : ​« Le Cameroun a été créé par la colonisation, mais c'est à nous, Camerounais, de créer la Nation camerounaise.

L'unité nationale est un plébiscite de tous les jours. »
​Cette formule, qui fait écho à la célèbre définition de la nation par Ernest Renan comme un « plébiscite de tous les jours » fondé sur le désir de vivre ensemble, a trouvé sa traduction concrète le 20 mai 1972. Ce jour-là, ce ne sont pas des diplomates français ou britanniques, ni des élites politiques négociant dans l'urgence qui ont dicté la marche de l'histoire.

C’est le peuple camerounais, dans sa souveraineté absolue, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qui est descendu dans l’arène des urnes pour valider la naissance de l’État unitaire. Le 20 Mai n’est pas un accident de l’histoire ; c’est un acte de volonté pure, une « Révolution pacifique » où le suffrage populaire est venu sublimer un devenir commun.
​Dès lors, que pèse la suppression du mot « Unie » en 1984 face à la sacralité de cette Fête Nationale ? Rien, ou si peu.

L’adjectif était une redondance descriptive ; la Fête Nationale, elle, est une profession de foi. En choisissant de célébrer l'unité chaque 20 mai, les Camerounais ont sanctuarisé le moment où ils sont passés du statut de projet colonial à celui de communauté de destin.
​Il est de bon ton, dans certaines rhétoriques contemporaines, de repeindre le 20 Mai aux couleurs sombres de l’assimilation de la minorité anglophone.

C’est un contresens historique majeur. La centralisation administrative a pu connaître ses excès et ses maladresses, que la décentralisation actuelle s'efforce laborieusement de corriger, mais l’esprit du 20 mai 1972 n'a jamais été l'effacement des spécificités culturelles du Southern Cameroons. Bien au contraire, il est le cœur même de l’Union des Camerouns.

C'est le moment où la mémoire de la Common Law et celle du Code civil, le génie anglophone et le génie francophone, ont fusionné pour battre au même rythme républicain.
​Comme l'écrivait le grand penseur Cheikh Anta Diop :
​« La nation n'est pas le produit d'une génération spontanée, c'est une œuvre de volonté continue. En Afrique, l'État a précédé la nation ; il lui appartient désormais de la construire.

»
​Le 20 Mai est précisément l'outil de cette construction continue. C'est le miroir où le Cameroun contemple sa diversité non pas comme une fragilité à masquer sous des qualificatifs constitutionnels, mais comme la matière première de sa puissance.
​La fête nationale n'est pas la célébration d'un décret, elle est la célébration d'un serment.

Que le pays s'appelle République Unie ou simplement République du Cameroun importe peu aux yeux de l'histoire. L'essentiel est ailleurs : dans cette communion annuelle où, sous le ciel de Yaoundé et dans chaque chef-lieu de région, le défilé civil et militaire rappelle que ce pays s'est donné à lui-même sa propre liberté. Le qualificatif est passé, la Fête Nationale reste, immuable, comme le cœur battant d'une nation qui continue d'écrire sa propre légende.